Œuvre d'art pour le centenaire de la mort de Walther Ritz

De Sion à Göttingen

"La sagesse c'est d'avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu'on les poursuit."(Oscar Wilde)

Lunette Ritz, Collège des Creusets L'objet que nous réalisons pour la commémoration du centenaire de la mort de Walther Ritz consiste en une longue-vue installée à la porte du Lycée-Collège des Creusets. L'appareil optique identique à ceux que l'on trouve dans les lieux touristiques est posé sur un disque en pierre et protégé par une rambarde métallique en arc de cercle. Une ouverture dans la rembarde invite à l'observation. La lunette vise le relief des Alpes dans la direction de Göttingen, cette Mecque des mathématiques et de la physique où mourut Ritz et où il obtint son habilitation, dernier épisode de sa douloureuse vie scientifique. L'image perçue est celle d'un paysage au ciel démesuré, augmenté par un jeu optique du portrait du scientifique en filigrane. Sur le disque sont gravées une épitaphe, deux formules qui firent une part de sa célébrité et l'orientation Sion-Göttingen. Le projet, évoque avec une approche sensible, le destin du grand homme, qui comme Hannibal et Napoléon ont traversé les montagnes, franchi les obstacles pour réaliser leur oeuvre. Le scientifique disparu prématurément a certainement vu lors de ses années d'étude à Sion ce même paysage qui force l'imagination. Les collégiens d'aujourd'hui, par l'expérience que leur proposent les artistes, seront confrontés à cette vision : Celle d'un homme apparaissant et disparaissant dans une perspective lointaine. L'intervention s'intègre dans l'existant sous la forme d'un arrangement, d'un repère qui fait appel à la mémoire, aux références invitant le spectateur à s'approprier le lieu et à se projeter dans l'espace et dans le temps. Un lieu de rassemblement autour d'un même point de vue. Des générations de collégiens transmettront ainsi le souvenir de Walther Ritz et de son oeuvre. Finalement, c'est peut-être en regardant le tableau "Ingénieurs dans la montagne" peint vers 1870 par Raphael Ritz, père de Walther, que la proposition de Duplain & Tauvel donne toute sa pertinence et interroge sur un plan plus universel, les rapports entre l'homme et la nature. Disque sous la lunette Ritz, Collège des Creusets

Les artistes

Depuis 1994, le tandem a réalisé plusieurs commandes publiques en Suisse, notamment pour le Laténium, Musée d'archéologie à Neuchâtel et la dalle funéraire de l'Evêque Nicolas Schiner à L'Eglise Saint-Théodule de Sion. Dernièrement, les artistes ont signé l'intervention "Du chant des oiseaux" pour la commune de Val-d'Illiez.

Pour illustrer symboliquement l'œuvre mathématique de Walther Ritz nous avons retenu la formule suivante. On la trouve à la page 202 de ses Gesammelte Werke. Formule Ritz solution d'équations différentielles

Nous reproduisons ici le commentaire qu'en fait Martin J. Gander. L'idée mathématique la plus profonde et la plus fondamentale de Walther Ritz concerne la recherche d'une solution approchée pour certaines équations différentielles, au moyen d'une combinaison linéaire de fonctions simples et convenablement choisies. Au lieu d'essayer de résoudre un problème à une infinité de dimensions, cette approximation conduit à un problème à un nombre fini de dimensions pour la solution duquel il suffit de déterminer quelques coefficients de la combinaison linéaire. Grâce aux ordinateurs, on peut aujourd'hui déterminer des millions de coefficients et atteindre ainsi la précision la plus exigeante.

L'œuvre du peintre Raphael Ritz

L'œuvre de MM. Duplain et Tauvel a fait penser à un tableau bien connu de Raphael Ritz intitulé « Ingénieurs dans la montagne ». Aussi ont-ils proposé de l'intégrer à leur création en l'exposant à l'intérieur du Collège. Michel Martinez en a réalisé une reproduction photographique. Claude-Alain Künzi et Pascal Ruedin ont rédigé le texte ci-après qui présente le peintre et l'œuvre.

Ingénieurs dans la montagne, vers 1870 Raphael RITZ (Sion, 1829 – Sion, 1894) Ingénieurs dans la montagne, vers 1870. (extrait) Huile sur toile ; 59.3 x 72.5 cm. Musée d'art du Valais, Sion. Don de la Fondation Michel-Lehner.

Le peintre valaisan Raphael Ritz (1829-1894) se forme à l'Académie d'art de Düsseldorf dans la seconde moitié des années 1850. Il s'y spécialise dans les tableaux de genre à sujet alpestre (valaisan) qu'il exécute dans son atelier de la ville rhénane jusqu'au début des années 1870 et qu'il vend essentiellement à une clientèle bourgeoise, nostalgique de la vie rurale. Après son mariage en 1875, il se réinstalle définitivement à Sion. Le foyer accueille cinq enfants, parmi lesquels figure Walther Ritz (1878-1909).

Raphael Ritz ne se signale pas seulement comme peintre. Il manifeste également un grand intérêt pour le patrimoine géologique, botanique, archéologique, historique et ethnographique du Valais, qu'il fait connaître comme correspondant de plusieurs sociétés savantes helvétiques. Il est aussi l'un des initiateurs et fondateurs du Musée historique de Valère, ouvert en 1883. Sans doute la diversité des intérêts de Raphael Ritz a-t-elle pu stimuler la curiosité de son fils Walther.

Le tableau présenté ici allie les intérêts techniques et ethnographiques du peintre. L'original est conservé et exposé au Musée d'art du Valais à Sion, collection de référence pour la production de Raphael Ritz. La scène est prise en haute montagne. Un groupe de personnages bivouaque près d'un petit refuge, sur un replat surplombant un vide qu'on devine vertigineux. La montagne est glaciale, hostile. Les deux figures assises au premier plan, enveloppées dans leur manteau, sont des ingénieurs, identifiés comme tels par la lunette de visée et les piquets de mesure ; ils sont accompagnés par de jeunes garçons de la région, qui leur servent de porteurs et d'aides. Les ingénieurs se reposent, attendant une éclaircie pour pouvoir continuer leurs observations. Ils sont marqués par le froid et la fatigue, alors que les aides sont sereins : malgré leurs habits troués, ils sont parfaitement dans leur élément. Un troisième ingénieur et un jeune garçon se tiennent encore dans le fond, près de la lunette ; le brouillard qui les enveloppe leur donne un aspect fantomatique.

D'après Jules-Bernard Bertrand, les deux ingénieurs du premier plan sont Joseph Clo (1832-1889) et François Venetz (1821-1870). Les deux hommes sont surtout connus pour leur projet commun et pionnier de tunnel sous le Simplon ; élaboré en 1857, ce projet prévoyait une galerie percée à une altitude de 1'068 mètres et d'une longueur de 12'200 mètres. Peut-être le tableau de Ritz évoque-t-il une campagne de relevés dans le cadre de cette étude.

Le choix du sujet du tableau témoigne autant des préoccupations personnelles de Raphael Ritz, vivement intéressé par les sciences naturelles, que des grands travaux qui marquent le Valais dans la seconde moitié du XIXe siècle, notamment l'endiguement du Rhône dont il a peint une vue saisissante sur commande du Conseil d'Etat. Mais l'œuvre présentée ici dépasse ces circonstances et interroge, sur un plan universel, les rapports entre l'homme et la nature. Séparée en deux parties suivant une grande diagonale, la composition oppose deux aspects. Dans la moitié inférieure droite, les hommes subissent la nature et tentent de la maîtriser. Dans la moitié supérieure gauche, la palette s'éclaircit pour exprimer un ensemble minéral et aérien, jouant avec une gamme presque infinie de blancs et de gris, et quelques rehauts de bleu pour le ciel. Là, le scientifique est en accord avec la montagne ; il se mue pour ainsi dire lui-même en rocher. Le sommet qui apparaît dans la trouée des nuages devient un trésor accessible seulement par celui qui accepte de s'intégrer dans la nature. Les personnages du premier plan ne le voient pas ; seul le garçon tout à droite a levé la tête : c'est le privilège de l'habitant de la montagne, initié de naissance, que de se voir dévoiler directement les secrets de la nature...